Affiche du jeu vidéo Oeuf

Oeuf

Un jeu vidéo de increpare, sorti le 10 mars 2026

Status: Joué entre le 26 et le 29 avril 2026

Oriane

J'ai eu la chance de pouvoir faire la traduction française du jeu, merci Stephen pour l'occasion et la confiance ! Il m'a laissé carte blanche pour faire des jeux de mots en rapport avec des oeufs, alors j'en ai profité. Au-delà de ma contribution, c'est un jeu de plateforme de précision qui remet le monde au coeur du propos. L'espace exploré et traversé est d'apparence calme et serein, et la musique qui accompagne le tout renforce cette impression, mais les mains moites qui accompagnent chaque saut et les angles que la caméra attrape à la volée au détour d'un mur ou d'une falaise abrupte raconte une autre histoire, et c'est dans cet équilibre précaire entre zen et stress intense que le jeu brille dans le genre. ------------------- Stephen Lavelle le sait parce que c’est érudit qui traduit son jeu en latin et en toki pona, mais j’aimerais commencer par ça en hors d’oeuvre en imaginant qu’il ne le sait pas ou en tout cas qu’il n’y a pas pensé en ces termes, parce qu’après tout ce n’est pas son boulot, c’est le mien, mais il y a une ligature entre le e et le o de oeuf si on l’écrit à la française, et il le sait d’autant plus qu’il utilise le bon mot pour le titre quand on met le jeu en français, la ligature est là. Pour le reste du monde c’est Oeuf avec les lettres détachées mais pour nous, hip hip hip, on a la ligature, en même temps je lui aurais imposé de l’avoir en traduisant le jeu s’il ne l’avait pas de lui-même fait. Mais du coup cette ligature qu’on a l’habitude d’appeler e dans l’o, dans l’eau, dans ce liquide aqueux, dans l’encre du stylo qui fait un cercle puis un demi cercle et un deuxième encore dans le même mouvement, comme une danse typographique, Cette ligature, on la retrouve au coeur du jeu, au coeur de sa physique et des mondes générés, C’est une ligature qu’on retrouve au coeur de tous les jeux de plateforme en fait, c’est le trait continu qui consiste à refaire tomber le personnage sur une plateforme, reconnecter les pieds au sol, si possible un sol qui ne bouge pas trop, et par le biais d’un cercle ou d’un demi cercle ou d’une courbe, faire rejoindre l’avatar au monde traversé. Perdre cette ligature c’est tomber dans les trous, les vides, les espaces interdits, déjà occupés, comme des lettres déjà écrites, comme des pics ou des lasers ou des ennemis qui nous délient, littéralement, ils nous retire une vie, ou un point de vie, on clignote, dans l’héritage des tubes cathodiuques avec le faisceau qui disparait et réapparaît par intermittence pour dire, on a merdé, on s’est fait toucher, voilà quelques frames d’invincibilité qui affiche et efface l’avatar, avant la prochaine ligature, cette fois-ci on le fera mieux Dans oeuf quand on tombe la ligature se brise en même temps que la coquille, notre oeuf éclate au sol et on entend stephen dire oeuf, sur six ou sept variations de voix. C’est le jeu de mot qui pour le coup est l’inverse du titre. Le titre est bon uniquement pour les français et le jeu de mots uniquement pour les anglais qui pensent que oof, le bruit qu’on fait quand on tombe ou quand on meurt dans roblox, ressemble à oeuf. Oof, oeuf. Voilà c’est la blague, et tout est parti de ça plus ou moins, il s’est dit hé j’aime bien le plarforming dans certains niveaux de roblox, oof ça fait oeuf, et si je faisais le pitre devant le micro pour le son de la mort et puis je fais aussi un moteur physique à la volée et un maniement d’un oeuf? C’est stephen lavelle quoi, dans le plus grand des calmes, il a fait une saucisse qui roule, il peut bien faire un oeuf qui tombe. Et c’est à travers ce moteur physique et cette forme ovoide que toute la puissance de ce platformer s’exprime, avec notre avatar, cet oeuf qui roule et qui se colle à la surface des niveaux, au gré de la topologie et des volumes, Et chaque saut est comme une ligature qui se délie et qui se raccroche quand la coquille retombe sur la surface solide, et le souffle qu’on retient et qu’on expulse au moment de sauter, c’est le stylo qui quitte le papier et la bille qui s’écrase à nouveau, C’est la pression sur le bouton a et le doigt qui se relâche, et au-delà du doigt c’est tout le corps qui se tend et qui spasme Les heures passées dans Oeuf nous font développer une forme de lecture des paysages et des niveaux, un peu à l'image des athlètes grimpeurs qui visualisent dans leur tête le parcours sur la paroi, et l'enchaînement des prises, avec les positions des poignets et des jambes. Oeuf sollicite ce même exercite mental qui me fait le catégoriser dans un nouveau néologisme dérivé des metroidbrania, et qu'on pourrait appeler les platformbarainia, ou knowledge platformer. Quelque chose du genre, mais l'idée serait de dire que comme il existe des metroidvania qui enlèvent la progression par des portes verrouillées qu'il faut débloquer à un moment T au profit d'une ouverture disons intellectuelles, d'une réalisation d'un potentiel déjà existant - il existerait des platformers qui ne passent pas par l'obtention de nouveaux pouvoirs (costume de ratons, double saut, dash, lévitation avec hélices de cheveux) et au contraire par une meilleure connivence avec l'avatar contrôlé, un peu comme pour dire, la poule est déjà contenu dans l'Oeuf. Et ce jeu, justement, incarne totalement ce mouvement-là. Ce qui était juste alors un "je sais que je ne sais pas" devient par la familiarité avec le corps manipulé et l'affinement dans l'appréciation des distances, de la physique, de la vitesse, des angles, un "je sais que je sais" qui n'est que le fruit de notre propre proprioception, et rien d'autre et je trouve ça très fort. C'est d'autant plus fort et satisfaisant à constater que ça montre une nouvelle façon (peut-être pas nouvelle mais en tout cas une formule qui était jusque là confinée aux jeux pour faire rager où le par-coeur est de mise) d'appréhender l'environnement du jeu, la construction des niveaux comme des espaces de coopération, qui ne sont ni des conquêtes, ni des décors mais bel et bien des espaces qu'on habite, qu'on touche de nos doigts, à travers la sueur sur la manette, des espaces qui font réagir notre corps et peuple les cartes dans notre cerveau. Cette proximité avec le monde exploré à taille d'oeuf personnellement m'a fait ressentir du vertige dans le JV, pas un truc en mode vertige existentiel ou quoi, mais juste du bon vieux vertige de l'altitude, que je ne ressens pourtant pas dans la vraie vie, et ça c'est quelque chose qui ne m'était jamais arrivé, dans un jeu de plateforme ou n'importe quel autre jeu d'ailleurs. Juste bravo et merci pour la sensation.

Tampon approuvé sur l'oeuvre