
Orwell: 2+2=5
Un film de Raoul Peck, sorti le 3 octobre 2025
Status: ✅ Vu le 17 mars 2026
Sur la forme c'est un peu grossier par moments, et une petite déception. L'accumulation d'images d'archives et contemporaines qui s'enchaînent avec des codes empruntés aux documentaires télévisuels (dézoom ou zoom pour recadrer une image fixe sur un élément qui était déjà de fait le focus de l'image par sa mise en scène, extraits très courts qui se suivent pour simplement illustrer ce qui est narré, graphiques qui font monter les courbes sur une musique tonale croissante et dramatique) finissent par assommer. L'utilisation d'archives upscalées et colorisées algorithmiquement, ou de clichés sortis de banques d'images est d'un mauvais goût qui n'est surpassé que par d'autres images carrément entièrement générées par l'IA. C'est assumé et crédité comme telles dans le film (contrairement à l'upscaling), ça n'en reste pas moins médiocre. Sur le fond, c'est un documentaire engagé, et c'est louable, mais c'est d'abord et surtout une chambre d'écho un peu confusionniste sur les bords. Je dirais que la première partie, la meilleure, m'a appris des choses sur les conditions matérielles émergentes pour qu'Eric Blair, l'enfant et le jeune adulte, accouche de George Orwell, l'écrivain engagé, et ça c'était très intéressant. La suite m'a semblé être malheureusement trop révérencieux vis-à-vis du personnage et de ce qu'il a pu dire ou écrire. Il n'y avait pas besoin de panthéoniser quelqu'un qui est déjà bien trop souvent réduit au rôle de prophète visionnaire. Oui, Orwell a correctement identifié et décortiqué les mécanismes des totalitarismes de son époque; mais si sa recette est toujours applicable aujourd'hui, c'est moins parce que c'était un chef trois étoiles génial que parce que les ingrédients et la cuisine n'ont fondamentalement pas changé, et que 80 ans plus tard un oignon est toujours un oignon, et on exécute toujours la même chimie quand on veut le caraméliser. Du reste, amalgamer sur le même plan des images (non-commentées ou recontextualisées) d'un bébé mort sur la plage, de Trump, du bombardement de Londres et de Gaza, ou de membres de cartels emprisonnés à El Salvador, c'est un exercice qui tend à la confusion et à rendre flou une pensée initialement claire et précise qui visaient des régimes identifiés, dans l'espace et dans le temps. C'est un documentaire qui nous fait des clins d'oeil en permanence, à nous qui sachons, mais si on n'est pas dans le coup, c'est hermétique au possible. Pourquoi ce discours de Modi est pris comme scène illustrative ? Est-ce que c'est ce discours en lui-même ? Est-ce que c'est Modi en tant que synecdoque ? Pourquoi ces images des prisonniers d'El Salvador ? Est-ce que c'est à nouveau pour désigner le système carcéral dans son ensemble, ou cette police en particulier, ou ces prisonniers ? Tout ça est flou, ou trop vague, ou trop référencé - ou au contraire, trop peu. Oui Trump et son régime empruntent les recettes de la cuisine fasciste, Oui le discours autour de Gaza et du génocide est empreint de novlangue et de manipulation de l'opinion - et j'applaudis le film de dénoncer publiquement l'horreur en cours Oui les dictateurs du passé et du présent galvanisaient les foules dans des meetings savamment orchestrées et des défilés militaires de hard power Mais, et je dis ça sans aucune intention de provoquer, Jean Jaurès aussi galvanisait les foules, Mélenchon aussi, Bill Clinton faisait aussi des énormes meetings à l'américaine avec des gens qui brandissaient des panneaux et des drapeaux. Quelle est la différence, ou plutôt, qu'est-ce qui crée une différence, car il y en a une, bien sûr. Est-ce une différence d'idéologie ? Est-ce une différence d'objectifs ? De moyens ? Orwell a critiqué aussi bien le totalitarisme fasciste que celui stalinien, et bien d'autres également, non pas d'un point de vue de centriste éclairé pour qui tous les extrêmes se valent (ce qui est faux, bien sûr), mais du point de vue de la structure, et il n'a pas fallu attendre Trump pour avoir des meetings de rockstars aux États-Unis, chez les républicains comme chez les démocrates. C'est cette structure, employée partout, qu'il fallait critiquer, plus que la personne qui l'emploie, et ça le documentaire ne le fait pas, ou trop peu, préférant se concentrer sur les individus plutôt que le système, soit presque un total contresens des réflexions de l'auteur. L'obsession du documentaire à vouloir accoler l'adjectif orwellien aux toutes dernières décennies et à tous les évènements qui ont émergé est louable, mais nous - ceux qui sachons - en étions déjà conscient-e-s, je pense; et là c'est mon orientation politique anarchiste qui parle moins évidente est la dénonciation systématique de toute la structure qui a amené à ça, et continue de produire ça, et pas seulement ses éléments les plus saillants et premier degré comme Trump ou Israël - qu'il faudrait dénoncer et critiquer depuis sa création, ce que je vois peu de films faire finalement, et ce que j'aurais aimé peut-être trouver dans celui-là. Dire que Trump est un méchant bonhomme en 2025, c'est critiquer le dessert dans un restaurant alors que tout le menu coûte un SMIC et demi, que l'entrée (Reagan) et les plats chauds (les Bush, Obama et Biden) ne nous ont aucunement dérangé, que le bâtiment du restaurant a remplacé une usine d'ouvriers dans un coin gentrifié de San Francisco, sur une terre volée à des indigènes dans la recherche de pétrole et d'or pour alimenter une avarice occidentale de conquête du monde et des ressources.
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