Affiche du film The Drama

The Drama

Un film de Kristoffer Borgli, sorti le 26 mars 2026

Status: Vu le 5 mai 2026

OrianeGrand Ecran

Le 8 novembre 2023, quelqu’un qui a comme pseudonyme homonculus-argument poste le texte[1] suivant sur sa page Tumblr (traduit par mes soins) : "Imagine que tu invites quelqu'un chez toi et pendant que vous vous installez confortablement la personne dit "wow, tes écureuils sont tellement *silencieux!*" et tu t’arrêtes un instant et tu te demandes ce que ça signifie. Les écureuils. Dans les murs. Comment tu fais pour qu'ils soient aussi silencieux et pas intrusifs ? Tu ne comprends toujours pas ce que ça veut dire, tu lui demandes de répéter. Pourquoi pense-t-elle que tu as des écureuils dans les murs ? Et ton invité·e fronce les sourcils, tout aussi confus·e que toi, presque ébahi·e que tu n’aies *pas* d'écureuils dans les murs, genre, pas du tout ? Et puis ça fait tilt dans sa tête et elle te dit "oooh, tu fais la même chose que [nom d'une connaissance mutuelle] ? le truc de colmater les murs, là ? ... mais, ça marche du coup ?" et il te faut environ une minute pour finalement comprendre qu'elle ne croit tout simplement pas au fait que ne pas avoir de trou suffisamment gros pour laisser passer des écureuils fait qu'il n'y a effectivement *pas* d’écureuils dans ta maison. Tu fais le tour de la question, et oui oui tout le monde a réglé le problème des écureuils en colmatant les murs. oui tout le monde sauf ton invitée colmate les murs, et non personne d'autre que ton invitée n'a ce problème récurrent d'écureuils. C'est la seule qui a encore ce problème au lieu de simplement colmater les murs. Ton invitée est insultée par le sous-entendu, elle persiste et signe que non, ce n'est pas aussi simple et que c'est complètement irréaliste de toujours garder les murs colmatés OU de ne jamais avoir d'écureuil chez soi du tout. Tout le monde a forcément un écureuil chez soi. Cette bataille est perdue d'avance. Et voilà à quoi ça ressemble de discuter avec des états-uniens sur internet." La première fois que j’ai lu ce texte, j’ai bien ri. La deuxième fois que je l’ai relu pour le retrouver et m’en souvenir, j’ai fait une recherche sur les écureuils dans les murs et j’ai constaté qu’il y avait en fait des centaines, des milliers de résultats de recherche à ce sujet ; des sites entiers dédiés à enlever les animaux coincés dans les murs, avec des sociétés spécialisés dans la gestion et l’enlèvement d’animaux nuisibles, et des entreprises de construction qui font des billets de blog dessus ; et puis des dizaines de personnes qui demandent des conseils ou partagent des témoignages de leur enfance avec ces bruits d’écureuil dans les murs de leur chambre ou dans le garage. Et que dire de toutes ces vidéos de conseils sur les produits non-dangereux, les méthodes qui marchent, celles qui ne marchent pas. Sans aller jusqu’à parler d’une industrie, c’est très certainement un phénomène répandu de l’autre côté de l’Atlantique. Aujourd’hui les écureuils dans les murs sont une clé de lecture indispensable dans mon arsenal pour comprendre la mentalité états-unienne lorsqu’elle s’exprime dans toute la puissance de son soft power culturel, mais également lorsque sa lecture de ses propres œuvres diffèrent radicalement de la mienne, pour la simple et bonne raison que je suis issu de culture française, et qu’il n’y a pas d’écureuil dans mes murs. Ainsi quand The Drama a commencé à développer son sujet autour du secret du personnage de Zendaya, j’ai commencé à entendre les griffes sur le placo, et le texte m’est immédiatement revenu en tête. Il y a une phrase balancée au détour d’une scène, presque comme pour rendre explicite l’éléphant dans la pièce, l’écureuil dans le mur, et c’est le personnage de Robert Pattinson qui la dit, évidemment que c’est lui, le seul personnage non états-unien de l’intrigue. Il dit quelque chose qui ne devrait susciter aucune controverse, aucune levée de bouclier, juste un signe de tête, un soupir, suivi d’un « oui, en fait tout le monde colmate les murs », et pourtant. Cette phrase c’est quelque chose du style « je crois que vous avez un problème culturel avec les armes à feu et les fusillades, les gars ». Une phrase prononcée après beaucoup de temps et de réflexion, beaucoup de courage intellectuel d’explorer les ramifications de la révélation de sa future épouse, une phrase pour dédouaner aussi bien sûr, mais une phrase qui ne condamne pas, ni ne remet en question la gravité de la situation. Une phrase qui vient après un moment de panique, puis de doute, puis de remise en question, puis d’écoute, puis de panique, puis de rationalisation, puis de compréhension socioculturelle. Une phrase coincée dans les murs d’une société malade. Et la phrase d’être immédiatement montée en épingle par le personnage le plus insupportable (mais aussi le plus passionnant à décortiquer) du film, Rachel, la demoiselle d’honneur de Zendaya, qui cristallise toute l’incompréhension qui fait le sel de The Drama, et qui a valu au film d’être tièdement reçu dans son propre pays. Rachel, c’est l’invitée dans ton salon, c’est celle qui ne colmate jamais ses murs. C’est elle le cœur du drame, plus que le couple Pattinson-Zendaya, c’est elle le miroir tendu vers l’audience états-unienne qui trouve que le film est de mauvais goût pour avoir exploité la corde de la fusillade dans son script. Mais nous, mais moi, sur le canapé, je regarde mes murs et je n’entends rien, aucun rongeur, aucun tir, aucune pensées ni prières pas plus que je ne contracte des dettes sur trois générations pour mon éducation, mon assurance santé, mon loyer, mes congés payés, ma voiture ma carte de crédit autant d’écureuils qui ne hantent pas nos murs, ou du moins pas autant qu’aux États-Unis. Au-delà de son scénario ou de ses personnages, c’est dans son exploration de la parole que le film brille particulièrement. C’est dans cette parole qui se dérobe, qui se confie qui se défile, qui englobe que les thèmes et les conflits moraux émergent il y a le premier conflit, bien sûr, celui savamment caché par le marketing, l’hameçon dramatique qui lance le film – rester ou ne pas rester après une remise en question d’une identité qu’on pensait connaître ? mais derrière lui le deuxième conflit apparaît à travers les trajectoires de Rachel et de Charlie – insister sur la culpabilité à l’échelle de l’individu ou élargir et penser de manière systémique et culturel ? Et si le premier conflit a tous les ingrédients d’une mauvaise blague qu’on aimerait raccourcir – avec sa chute qui dure, dans ce long dîner des confessions, une seule scène sans musique ni effets visuels dans laquelle Zendaya met les pieds dans le plat à force de rajouter de nouveaux éléments dans sa révélation le deuxième a tout les ingrédients d’un commentaire inconfortable qui s’installe durablement – avec un montage qui coupe et recoupe, alternant flashbacks, délusions et autres projections, brouillant une lecture simpliste du passé et des évènements et forçant l’audience à recoller elle-même les morceaux pour colmater le mur et comprendre et tandis que Rachel s’arrête au premier conflit, blâmant Emma en tant que personne, Charlie explore le deuxième jusqu’à l’excès, parfois maladroitement, mais il le fait quand même, et dans son voyage il rencontre Emma une deuxième fois, non pas la personne qu’il connaît mais en tant que produit d’une myriade de paramètres historico-socio-culturels, et de là surgit une nouvelle forme d’amour, celui qui comprend au-delà des apparences, des préjugés et du jugement facile et préfabriqué, un amour non pas de l’idée ou de l’idéal, mais un amour concret, sincère et imprégné d'empathie et cela, l’esprit états-unien ne peut pas le concevoir, encore moins le colmater et les écureuils continueront de mourir dans les murs et les enfants continueront de mourir dans des fusillades, des vraies, et des enfants continueront d'être enfermés dans des casiers, tant qu'il y aura autant de Rachel et si peu de Charlie [1]: Source : https://www.tumblr.com/homunculus-argument/733408137251635200/imagine-inviting-someone-to-your-home-as-a-guest

Tampon approuvé sur l'oeuvre

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